BETTY BOO -

Moi ... ma vie ... et tout ce que j'aime ...
Depuis le 25 septembre 2026, les élèves du lycée Paul-Éluard à Saint-Denis se réunissent devant leur établissement pour dénoncer le manque de profs remplacés, les horaires à rallonge, l'extrême vétusté et l'insalubrité de leur lycée. Ils se sentent négligés par les pouvoirs publics.
Mais c’est aussi une angoisse de l’avenir que ces jeunes expriment, vis-Ă -vis de leur futur scolaire ou professionnel après le lycĂ©e. “On veut avoir des chances de rĂ©ussir. Mais quand on est dans ce genre de lycĂ©e, on n'y arrive pas. On est les adultes de demain, mais les adultes d'aujourd'hui ne nous prennent pas au sĂ©rieux”. Derrière cette anxiĂ©tĂ©, il y a aussi une colère vis-Ă -vis du mĂ©pris parisien pour les jeunes de banlieue : comme le dit un lycĂ©en, “Ils croient qu'on est des ‘racailles', alors qu'on est juste des gens qui veulent ’exprimer. [...] Paris, c'est les bons Français, alors qu'on devrait avoir les mĂŞmes droits et les mĂŞmes chances.” "Si le lycĂ©e continue comme ça, personne ne va avoir d’avenir ici". Les lycĂ©ens rĂ©agissent d’abord aux conditions insalubres dans lesquelles ils doivent Ă©tudier : cafards, rats, prĂ©fabriquĂ©s sans clim’ et sans chauffage, coupures d’Ă©lectricitĂ©… MalgrĂ© les nombreuses demandes auprès des professeurs principaux, du proviseur, des CPE, du rectorat, rien n’a Ă©tĂ© fait.
“Un jour, j’Ă©tais en cours et j'ai vu un cafard Ă  cĂ´tĂ© de moi, sur le mur. Ma prof a dĂ» prendre une vidĂ©o pour montrer Ă  la direction. Ils ont dit qu'ils allaient rĂ©gler les choses, sauf qu'ils ont toujours pas rĂ©glĂ©. On nous Ă©coute pas, on parle dans le vent.” “Et si on n'est pas aidĂ©s par les adultes de nos jours, qu'est-ce qu’on va devenir ? On nous dit de ne pas chĂ´mer, de bien travailler Ă  l'Ă©cole, mais est-ce que le travail qu'on fait va ĂŞtre rĂ©compensĂ© plus tard ? Est-ce que ça va payer ?” Une lycĂ©enne sur le blocus C'est pas parce qu'on nous donne juste une miette qu'on devrait l'accepter” Yasmina, 17 ans, est nĂ©e en AlgĂ©rie et est issue de la classe populaire. C’est ce parcours qui, selon elle, l’a conduite Ă  se politiser et lui a donnĂ© une vision très pessimiste de la sociĂ©tĂ©. “Dès petite, j'ai appris que le monde Ă©tait très injuste.” Elle Ă©prouve un vif intĂ©rĂŞt pour l’histoire et la comprĂ©hension des enjeux sociaux actuels, si bien qu’elle aimerait intĂ©grer Sciences Po Ă  la fin de la terminale.
Quand le blocus a Ă©tĂ© annoncĂ© sur les rĂ©seaux sociaux, elle s’est immĂ©diatement rendue sur place. Elle est choquĂ©e de la violence des affrontements entre les Ă©lèves et la police, qui s’intensifie de jour en jour. “J'ai reçu du gaz. Je vais m'en souvenir parce que c'est fort, c'est dangereux. Les Ă©lèves Ă©taient en train de courir de partout.” De façon gĂ©nĂ©rale, les jeunes dĂ©noncent le racisme et le classisme de nombre de policiers. Yasmina s’insurge contre les mesures prises par la prĂ©fecture contre les rassemblements devant le lycĂ©e Paul Eluard. “Je trouve ça aberrant qu'on nous enlève ce droit. On ne peut plus se rassembler et s'exprimer.” Les chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision et les journalistes sont dĂ©noncĂ©s comme colporteurs de fake news. Elle revendique l’usage de l’action et de la violence plutĂ´t que des mots : “Des fois la violence est lĂ©gitime. Pas frapper des gens, mais les feux de poubelles, les mortiers. Tant que ça ne touche personne, il n’y a rien de mĂ©chant, ou de grave.” Et c’est grâce aux feux de poubelle que le blocus a gagnĂ© en visibilitĂ© et que les mĂ©dias se sont dĂ©placĂ©s : "Il y a des gens qui ont brĂ»lĂ©, qui ont cassĂ©… Si on n'avait pas fait ça, personne ne nous aurait Ă©coutĂ©s." Le soulèvement lycĂ©en des derniers jours redonne espoir Ă  Yasmina, qui est heureuse de voir sa gĂ©nĂ©ration se rĂ©volter.
Pour une autre lycĂ©enne interrogĂ©e, l’enjeu clair de cette mobilisation est de redistribuer le droit de parole et d’arrĂŞter de se contenter du minimum. “Ça y est, on a fini de se taire. (...) On nous appelle la jeunesse dorĂ©e, parce qu'on est lĂ  pour faire avancer les choses.” Une mère d’Ă©lève inquiète s’est rendue au blocus pour s’assurer de la sĂ©curitĂ© des enfants. “On soutient nos enfants dans cette revendication. On a vraiment ce sentiment de culpabilitĂ©, en tant que parents, de les faire naĂ®tre dans un endroit oĂą ils sont dĂ©laissĂ©s.”
Fadila est en terminale et aimerait devenir infirmière puĂ©ricultrice. Elle fait le blocus pour dĂ©noncer le sort du lycĂ©e Paul Eluard, mais aussi les violences policières. “Depuis le dĂ©but des blocus, combien d'Ă©lèves se sont fait casser le bras par les policiers ? Combien se sont fait tabasser ? (...) lls sont armĂ©s jusqu'au cou, alors qu’on n'a que des feutres et des cahiers dans nos sacs.” Elle fait Ă©galement Ă©tat, dans son lycĂ©e, d’un climat de tension grandissant sur la question du voile, Ă©tendue au port d’un bandana dans l’enceinte du lycĂ©e. ”Plusieurs fois, on m'a interdit le bandana, mais je continue de le porter quand mĂŞme. Il mesure trois centimètres et n'a aucune signification religieuse.”
“On croit qu'on est des gamins capricieux, qu'on n'a pas envie d'aller en cours, que c’est pour ça qu'on fait des blocus. Ça me rĂ©volte. Moi, je veux juste qu'on nous Ă©coute et qu'on nous comprenne.”
GrĂ©goire, le fils de mon amie BĂ©nĂ©dicte, est mort Ă  22 ans. Depuis qu’il est « parti », je suis devenue une « aidante ». Mais plus le temps passe, moins je sais comment aider.
"La toute première photo que j'ai de Grégoire, il a six ans. Il est blond, blanc, un grand sourire timide et les yeux pétillants. Un beau gamin. Un petit parisien d'une classe privilégiée, à l'aise. Et puis je me souviens de la toute dernière photo. C'était le même, en moins blond et en beaucoup plus grand. C'est la photo qui a été choisie. Elle est tirée en grand, posée sur son cercueil. On est le 14 janvier 2021. Grégoire est mort et il aura toujours 22 ans."
Aux obsèques de Grégoire, des papillons en origami sont distribués à tout le monde. Au mur, on a projeté une vidéo de Grégoire qui joue au piano. "On y voit que ses mains. C'est très beau et totalement insupportable parce que déjà, encore, Grégoire est là sans être là. Un spectre insaisissable et lumineux qui a croisé nos vies. Une sonate et le discours de Béné qui se tient droite, seule au pupitre et qui réussit à nous faire face sans s'effondrer."
Bénédicte est la mère de Grégoire. Huit mois après sa mort, en octobre, elle explique à Sophie qu'elle ne peut s'autoriser à tourner la page. "Elle m'a dit 'je n'en peux plus, mais tant que j'ai mal, alors Grégoire est avec moi. Je ne veux pas tourner la page'. Elle a dit aussi 'ça empire, je sais que je dois réaliser, mais ça me fait encore trop mal, alors pour l'instant, dans ma tête, c'est pas encore arrivé'. Elle s'est tournée vers moi et elle m'a dit 'je crois que j'ai trouvé la solution. Moi, ma douleur, toi ta panne d'inspiration, je veux que tu fasses quelque chose sur Grégoire."
"J'ai envie de garder tous les moments, de pouvoir me souvenir de tout ce que j'ai vĂ©cu avec lui et tout ce qu'il a vĂ©cu sans que ce soit atrocement douloureux. J'ai peur que mon cerveau, ma mĂ©moire les efface, pour me protĂ©ger. Il paraĂ®t que c'est ça qu'on fait quand il y a un traumatisme, qu’on efface les choses. Mais moi j'ai pas envie."
"Peut-on mourir de mélancolie, de romantisme, de trop de beauté ?" C'est avec Pierre-Louis que Sophie a décidé de commencer la quête de compréhension du suicide de Grégoire, et à créer un objet sonore en sa mémoire. Pierre-Louis est le premier à être arrivé sur les lieux du suicide. "Quand je suis arrivé, la rue était déserte. On était le 2 janvier. Les pompiers étaient déjà partis. Je suis monté et là, au lieu que ce soit moi qui ouvre la porte, il y avait un policier qui m'a demandé qui j'étais. Deux minutes après, mon frère est arrivé. Il a tout de suite posé la question, ce que je n'ai pas fait. Il leur a demandé si Grégoire était mort. Et là, tout s'effondre."
Pierre- Louis dĂ©cide alors de prendre des photos de l'appartement de GrĂ©goire, tel qu'il l'a laissĂ© avant de mourir. "Je trouve ça quand mĂŞme un peu bizarre, ça m'apparaissait presque comme une transgression de venir ici, de parler de GrĂ©goire Ă  nouveau, de sa mort. (...) On ne comprendra jamais tout Ă  fait Ă  ce geste. Mais je me dis que si on avait Ă©tĂ© plus proches… C'est ça que je regrette Ă©normĂ©ment, c'est de ne pas l'avoir mieux connu."
Il existe bien un terme pour désigner un parent qui a perdu son enfant : "orphelin d'enfant