BETTY BOO -

Moi ... ma vie ... et tout ce que j'aime ...
L'une a fait un passage éclair à l’école, aux prises avec les menaces d'une mère d'élève, l'autre tente de se frayer un chemin dans les méandres kafkaïens de l'Éducation nationale. Une formation déroutante et un système insécurisants, et c'est toute une vocation qui se trouve remise en question.
“Devenir contractuel en France, je ne pensais pas que ce serait aussi compliqué.” Azad, 42 ans, vient de Turquie. Installé récemment en France, il n’est professeur d’anglais contractuel que depuis 2025, même s’il a derrière lui plus de vingt ans d’expérience d’enseignement. Malgré cela, à chaque affectation dans un nouvel établissement, il est obligé de refaire les mêmes formations, sur la gestion d’une classe, le système éducatif en France, les valeurs françaises… Lors de sa première année, il a été affecté dans un lycée professionnel sans avoir aucune idée du fonctionnement de ce genre d’établissements en France, et sans que personne ne le lui explique. “Avant de commencer, je ne savais même pas c’était quoi un lycée professionnel en France”. Azad dénonce par ailleurs les conditions d’étude des lycées dans lesquels il travaille : manque de professeurs, matériel défectueux, abandon global des lycées professionnels. “Les élèves n'ont pas le choix, ils sont obligés d'être là. Et je vois leur colère. Je la comprends même. Depuis quelques jours, on le voit, il y a les blocus. Les élèves sont au courant des situations économiques, des problèmes, des contractuels ou des remplaçants. Ils savent très bien, et ça ne donne pas beaucoup d'espoir. C'est pour ça qu’ils sont dans la rue et qu’ils bloquent.”
“C'était tragi-comique. Quand j’en parle avec mes amis, on se dit que c'était comme dans Le dîner de cons.” Après sa première année d’enseignement, Azad est affecté à un lycée de Gagny. Il y fait sa rentrée le lundi, rencontre les élèves ainsi que ses collègues. Mais le lendemain matin, son affectation a changé, sans raison : il est désormais professeur dans un autre établissement, à Montreuil. Il rencontre donc le jour même la directrice, qui voit bien qu’Azad parle mal français. Les deux en rient même ensemble. Mais quand le professeur reçoit ensuite son emploi du temps, il découvre avec horreur qu’il est censé donner 18 heures de cours de français, dont certaines centrées sur les spécialités techniques des élèves, le paysagisme et le botanique. C'est absolument insensé : Azad n'en est pas capable, et ce dernier trouve cela irrespectueux pour les lycéens. “Vous sous-estimez les élèves. Peut-être qu’ils ne sont pas bons en grammaire, qu’ils ne savent pas bien écrire, mais ils parlent bien et ils rappent. Donc ils savent c'est quoi la langue.” Azad , éberlué, contacte donc immédiatement le rectorat, et il est encore affecté à un nouvel établissement à Maison-Alfort. Il a donc, en seulement quelques jours, été successivement affecté à trois endroits différents. Cette expérience lui a fait perdre sa foi dans le métier et sa motivation, si bien qu'il envisage sérieusement de quitter l'Éducation nationale. “Si j’ai une opportunité, j'arrête.”
“J'étais la cinquième remplaçante depuis la rentrée.” Sophie a 50 ans et est photographe, autrice et réalisatrice de documentaires. Il y a deux ans, n’en pouvant plus de ses conditions de travail, elle décide de se trouver un métier plus stable. Puisqu’elle se sent à l’aise avec les enfants, elle devient institutrice contractuelle. Pour y parvenir, elle passe des tests d’une très grande facilité, qui la questionnent sur les attentes vis-à-vis des professeurs des écoles. “Est-ce qu'on a vraiment envie de tirer les élèves vers le haut ? Et nous, futurs instits, qu'est-ce qu'on nous demande en fait ? Est-ce qu'on nous demande vraiment d'enseigner une base très basse, et c'est tout ? [...] Pour moi, ce qui est hyper important, c'est de les construire à un futur libre arbitre et de leur apprendre à argumenter. Je me suis demandé si j’étais à la bonne place.” À la suite de ces tests, elle intègre une formation de quinze jours, au cours de laquelle elle doit recevoir la nouvelle de son affectation. Or, le dernier jour, toujours rien : elle est donc contrainte d’appeler sa circonscription. On lui attribue finalement une classe de CM1 à Villejuif. Elle arrive donc le lundi matin suivant, deux semaines après la rentrée, dans un établissement où elle ne connaît personne. Ses collègues, stressés, ne lui adressent quasiment pas la parole. “Je ne m'attendais pas à un accueil aussi froid.” Mais quand elle rencontre ses élèves, tout se passe très bien. Ce sont des élèves attachants et motivés, avec qui elle se lie vite. Puisqu’elle est leur cinquième enseignante depuis la rentrée, alors qu’on est seulement mi-septembre, les enfants semblent soulagés. “Ils étaient vraiment rassurés et ont été tout de suite travailleurs, attentifs, partants pour des choses diverses et variées.”
“J'ai pété un plomb et j'ai dit : ‘Je pars. Je ne suis pas là pour ça. Je ne reviens plus.’” Mais rapidement, des problèmes se posent avec une mère d’élève, qui se plaint de la nouvelle institutrice, le matin quand elle dépose sa fille à l’école. Selon elle, Sophie punirait injustement sa fille, lui dirait qu’elle écrit et lit mal, ce que la nouvelle professeure ne comprend pas car l’élève en question est très sage et plutôt du genre pilier de classe. Visiblement, la petite fille ment à sa mère. Sophie est donc convoquée chez la directrice le lundi de sa deuxième semaine de prise de poste, seulement après cinq jours d’enseignement. Elle reçoit comme instruction de l’inspecteur de faire cours avec la porte ouverte et de ne jamais se retrouver seule avec un élève. Le jeudi qui suit, elle est de nouveau convoquée. Mais cette fois, les faits sont plus graves : la mère de l’élève a prononcé le matin même des menaces de mort à l’encontre de Sophie. “Elle dit que sa fille est très mal qu'elle n'en dort plus de la nuit, que c'est cauchemardesque cette situation et que si ça continue, elle va me tuer et qu'on va me retrouver dans le coffre de sa voiture.” Deux policiers ont été postés à l’entrée de l’école pour protéger Sophie. Celle-ci, se sentant en danger, quitte immédiatement son poste et porte plainte, démarche dont elle n’aura jamais aucune nouvelle. S’ensuit une période de profonde solitude où, en arrêt de travail, elle ne reçoit que très peu de soutien de la part de la directrice, de l’inspecteur ou de ses collègues qu’elle a à peine eu le temps de rencontrer. Elle hésite pendant longtemps à revenir dans l’enseignement, mais se sent désormais incapable d’agir en face d’enfants : “Je vais me retrouver en face d'une classe, Je vais être terrorisée à l'idée de ne pas savoir : ‘est ce que je peux dire ça ? Est-ce que je peux faire ça ?’”.
Elle démissionne donc définitivement en décembre.
Le passage à l'heure d'hiver s'effectue le dernier dimanche d'octobre. Dans la nuit du 24 au 25 octobre.
Le changement d'heure a été instauré en France à la suite du choc pétrolier de 1973-1974. Depuis 1998, les dates de changement d'heure ont été harmonisées au sein de l'Union européenne. Dans tous les pays membres, le passage à l'heure d'hiver s'effectue le dernier dimanche d'octobre et le passage à l'heure d'été, le dernier dimanche de mars.
En mars 2019, les eurodéputés ont voté pour la suppression du changement d'heure saisonnier, avec mise en application en 2021. Mais la fin du changement d'heure a ensuite été ajournée en raison notamment de la crise sanitaire de la Covid-19.
Ce texte sur la fin du changement d'heure n’est plus à l’ordre du jour.