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BETTY BOO - Horloge -
VENDREDI 17 JUILLET
En juin 2016, Florent Montaclair, professeur franc-comtois, reçoit la « mĂ©daille d’or de philologie », l’Ă©quivalent de la mĂ©daille Fields en mathĂ©matiques. Des annĂ©es après, alors qu'il doit intervenir lors d’une confĂ©rence sur les fake news dans son universitĂ©, sa dĂ©coration est remise en cause.
La scène se passe en juin 2016, dans un salon de l'Assemblée nationale. Claude Bartolone, alors président de l'Assemblée, décore ce jour-là une floppée de chercheurs en présence de Pierre Joxe, ancien ministre des Armées et des Anciens combattants de France.
Parmi eux, Florent Montaclair, un parfait inconnu, reçoit la médaille d'or de la Société internationale de philologie : "La philologie, c'est l'étude de l'évolution d'une langue à travers ses usages dans différents textes, une discipline relativement confidentielle au croisement de la littérature et de l'histoire."
"Pourquoi ce professeur franc-comtois a-t-il manigancé tout ça ?"
Un an après, la même médaille est attribuée à Noam Chomsky, une star de la linguistique, et c'est Florent Montaclair lui-même qui prend la parole pour le décorer : "La Société internationale de philologie est très fière que vous ayez accepté de recevoir cette médaille d'or."
Sauf que voilà , la médaille de philologie n'existe pas, pas plus que la Société internationale de philologie : "Florent Montaclair tend bel et bien un écrin mais l'objet qu'il contient ne correspond à aucune distinction réelle, à part dans son imagination très fertile."
En 2015, Florent Montaclair, alors professeur titulaire d'un CAPES de lettres, contacte une journaliste de l'Est Républicain pour lui annoncer qu'il vient de décrocher la fameuse médaille d'or. À la suite d'un articleOuverture dans un nouvel onglet dans le journal sur cette fierté locale : "L'Assemblée nationale accepte de prêter un salon pour héberger la cérémonie de remise et le tour est joué."
Sylvie Guyon, une des collègues de Florent Montaclair à L'INSPE, y croit comme les autres : "Je n'étais pas en capacité d'évaluer la distinction en elle-même, mais ce qui était mentionné, c'était quand même que c'était une distinction importante." Florent Montaclair s'autodésigne vice-président de la Société internationale de philologie.
L'année suivante, Florent Désigne désigne Eugen Simion, un historien et ancien président de l'Académie roumaine, comme nouveau candidat pour recevoir sa médaille. Pour Andra Matzal, journaliste roumaine, qui dirige le site d'investigation Scena9, cette affaire paraît suspecte : "Sur Google Maps, à l'adresse de ces institutions, localisées à Lewes aux États-Unis, est indiquée une enfilade de petits commerces au milieu d'une zone industrielle, rien qui ressemble à une université." Florent Montaclair nie en bloc et l'affaire s'arrête là .
Rien de tout cela n'arrive en Franche-Comté, Florent Montaclair devient directeur adjoint en 2022 et il même obtient l'agrégation de lettres modernes sans passer le concours : "Elle lui est octroyée par le biais d'une procédure relativement opaque nommée liste d'aptitude basée sur la carrière, les avis des supérieurs, en clair au mérite."
Florent Montaclair s'intéresse à un nouveau domaine, "les fake news". En avril 2025, Barbara Romagnan, une ancienne collègue de Florent Montaclair, lui avait proposé d'intervenir lors d'une conférence sur le sujet, mais découvre la supercherie avant : "C'était inimaginable alors même qu'il accepte de faire cette réunion publique pour parler des fake news." Contacté, Florent Montaclair quitte ses fonctions de directeur mais continue de donner des cours aux étudiants.
Paul-Édouard Lallois, procureur de Montbéliard, reprend le dossier : "J'ai l'impression de découvrir le scénario d'un film." En remontant le fil de l'enquête, il tombe sur les mêmes conclusions que les journalistes roumains : "Toutes les institutions qui entourent la médaille de philologie n'ont d'existence que sur Internet, à travers des sites bancals créés par Florent Montaclair."
Paul-Édouard Lallois et la police se rendent à l'adresse de Florent Montaclair pour perquisitionner la fameuse médaille : "Elle provient d'une société de joaillerie parisienne sur laquelle tout un chacun peut commander une médaille, un trophée, un diplôme pour le cross du collège ou la kermesse de la fin d'année pour nos enfants."
Florent Montaclair est placé en garde à vue et passe aux aveux : "Il explique avoir créé lui-même les sites internet de l'université, de lui et de la Société internationale de philologie, mais simplement pour donner un coup de pouce à ces institutions."
Sur le plan administratif, le ministère pourrait annuler son agrégation ou lui demander de rembourser le trop-perçu sur son salaire. Mais sur le plan pénal, il ne risque pas grand-chose : "Il a trompé du monde, mais une escroquerie intellectuelle, ce n'est pas une infraction."
Ce qui reste à savoir, c'est la motivation réelle de Florent Montaclair, Barbara Romagnan émet une hypothèse : "Je pense qu'il est sans doute aussi joueur, inventif, créatif, sans doute qu'initialement, il a imaginé un truc qui à la fois l'amusait et pouvait lui apporter une satisfaction."
Quant à Sylvie Guyon : "Ça aurait pu être un test pour montrer comment on peut aussi produire de rien, une médaille, une distinction."
Pour Paul-Édouard Lallois, Florent Montaclair s'est fait prendre à son propre piège : "Je pense qu'il a voulu faire adhérer tout un monde à cette supercherie qui avait au départ un objectif peut-être louable."
MERCREDI 15 JUILLET
NĂ©s en Éthiopie, ils ont Ă©tĂ© adoptĂ©s comme des milliers d’autres enfants Ă©thiopiens. ArrachĂ©s Ă leur famille par une association malveillante, ils ont atterri dans des familles françaises qui souhaitaient adopter. Aujourd'hui adultes, ils ont pu renouer des liens avec leur famille Ă©thiopienne.
Ce sont des histoires marquĂ©es par le mensonge et la dissimulation, oĂą se mĂŞlent et s'emmĂŞlent des violences symboliques et physiques, des identitĂ©s clivĂ©es, troublĂ©es, brisĂ©es. Ils sont nĂ©s en Éthiopie, mais ont Ă©tĂ© enlevĂ©s Ă leurs familles, adoptĂ©s par le biais d’une association catholique, les Enfants de Reine de MisĂ©ricorde.
Samuel est l’un d’eux. Il arrive en France en 1996 avec ses deux sĹ“urs. Il se rappelle peu de ses parents biologiques, qui meurent dans son enfance. Avant son adoption via les Enfants de Reine de MisĂ©ricorde, il est placĂ© dans un orphelinat.
Il se dĂ©sole : "Je n’Ă©tais pas prĂ©parĂ© Ă un dĂ©part pour la France. On nous a nettoyĂ©s comme des voitures pour qu’on soit prĂ©sentable."
Quand il rencontre ses parents adoptifs, catholiques très pratiquants, Samuel reste dans l’incomprĂ©hension. Avec ses deux sĹ“urs, il arrive dans le Limousin au sein d'une famille de six enfants, dont deux sont adoptĂ©s.
Son quotidien est marquĂ© par l’absence de plaisir : l’Ă©ducation est sĂ©vère, ponctuĂ©e de corrections corporelles. Si Samuel n’a que peu de souvenirs, il se rappelle son inimitiĂ©... Il tĂ©moigne : "Ils me dĂ©goutaient un petit peu. Lui avait une barbe qui me rĂ©vulsait. Je trouvais qu’ils sentaient mauvais, je les trouvais moches et effrayants."
Ă€ mesure qu’il grandit, les coups et violences augmentent. Sa première sĹ“ur finit par quitter le foyer après une scène de violences avec la mère adoptive : "Elle lui mettait des coups sur la tĂŞte. Ma sĹ“ur s’est levĂ©e et l’a plaquĂ©e contre le mur, et elle est partie. LĂ , ça a Ă©tĂ© un prĂ©texte pour dire que ma sĹ“ur Ă©tait extrĂŞmement violente, que c’Ă©tait un danger et qu’il fallait la placer."
La seconde sĹ“ur de Samuel finit aussi par partir, avant qu’il ne parte lui-mĂŞme loin de Paris, sans le sou, sans personne.
Il confie : "Je n’ai mĂŞme pas le sentiment d’avoir Ă©tĂ© dĂ©sirĂ©, en fait. Je ne les appelle mĂŞme pas mes parents, car il n’y a rien en commun entre des parents et ces personnes-lĂ , rien de positif qui nous relie."
Il y a quelques mois, le jeune homme entre en contact avec d’autres enfants adoptĂ©s par l’intermĂ©diaire des Enfants de Reine de MisĂ©ricorde. Il prend alors conscience que son cas est loin d’ĂŞtre isolĂ© : son identitĂ©, comme celles d’autres enfants, a Ă©tĂ© annihilĂ©e. RĂ©voltĂ©, il dĂ©clare : "Ils ont changĂ© toute mon identitĂ©. Comme si je n’avais pas d’histoire individuelle. Mon histoire a Ă©tĂ© Ă©radiquĂ©e."
MalgrĂ© les tentatives de dissuasion qu’il rencontre, Samuel parvient Ă retourner en Éthiopie et rencontrer toute sa famille, y compris son grand-père maternel : "Il m’a racontĂ© comment il Ă©tait venu devant l’orphelinat pour nous prendre chez lui, nous rĂ©cupĂ©rer, et comment on lui avait mĂŞme interdit de nous voir. Ça ressemble un peu Ă un enlèvement, quoi. (…) Je me demande comment j’ai pu ĂŞtre dĂ©possĂ©dĂ© d’une telle partie de ma vie."
Julie, elle, a aujourd’hui 24 ans. Issue d’une famille modeste, elle passe une enfance agrĂ©able dans une ville au sud d’Addis-Abeba, la capitale Ă©thiopienne. Quand son père meurt dans un accident de voiture, Julie voit sa mère se battre avec les difficultĂ©s pour s’occuper de ses filles.
Un jour, elle annonce Ă Julie qu’elle doit partir : elle et sa sĹ“ur iront en AmĂ©rique. Quand elles s’en vont, les deux sĹ“urs sont prises en charge par un homme qui les attend dans la rue. Au cours du voyage, ce dernier affirme : "Tu vas devoir dire que ta mère est morte de maladie.", il conclut : "Je ne comprenais pas pourquoi."
EmmenĂ©es Ă l’orphelinat, les deux filles sont lavĂ©es comme des objets, rasĂ©es puis apprĂŞtĂ©es. Quand des EuropĂ©ens visitent l’orphelinat, c’est la fĂŞte : on feint le bonheur avant que certains enfants ne disparaissent le soir mĂŞme, adoptĂ©s. Vient le jour oĂą c’est au tour des deux sĹ“urs. Comme Samuel, Julie ne s’attend pas Ă ce qui va advenir : "Je n’avais aucune idĂ©e d’oĂą j’Ă©tais, mĂŞme quand je suis arrivĂ©e Ă Roissy. Pour moi, j’Ă©tais en AmĂ©rique, parce que je n’avais ni connaissance de Paris, ni de la France."
Très vite, les relations de Julie avec sa mère adoptive se tendent. Julie refuse de voir sa mère biologique remplacĂ©e. Sauf que le couple pense voir adoptĂ© des orphelines… Elle se souvient : "Ă€ l’Ă©cole, tout se passait bien, mais Ă la maison, c'Ă©tait vraiment difficile. Je voulais fuguer, c’Ă©tait trop compliquĂ© d’ĂŞtre dans ce monde. J’Ă©tais dans un nouveau monde, mais je ne pouvais pas oublier l’ancien (l’Éthiopie). Un jour, j’ai pris 37 cachets. Lorsque j’ai fait ça, mes parents Ă©taient fatiguĂ©s. J’Ă©tais trop en Ă©bullition."
Son père adoptif essaie pourtant d’Ă©claircir l’histoire. Après avoir reçu certains renseignements, Julie en vient Ă Ă©crire une lettre Ă sa mère biologique, qui lui rĂ©pond un an plus tard en lui expliquant qu’elle la battait, ainsi que sa sĹ“ur, car elle n'arrivait pas Ă faire autrement.
Lasse de cette histoire mouvementĂ©e, Julie dĂ©mĂ©nage Ă Paris. Elle finit par renouer avec son ancienne vie et Sara, son ancien prĂ©nom. En 2017, sa mère biologique refait surface dans sa vie par l’intermĂ©diaire des rĂ©seaux sociaux. C’est Ă cette occasion qu’elle renoue avec elle, l'entend de vive voix au tĂ©lĂ©phone, et dĂ©couvre tous les mensonges, toutes les manipulations, toutes les raisons de ces annĂ©es difficiles... Julie tĂ©moigne : "J’ai eu tellement de peine pour ma mère. Qu’elle ait dĂ» subir tout ça, c’est inhumain…"
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